Une nouvelle tentative de figer le Sud du Yémen dans le passé


Il y a quelques jours, une décision a été prise pour former un Sénat du Sud par le président Aidarous Al-Zubaidi. Cette commission comprend des personnalités yéménites influentes portant les titres de prince, sultan et cheikh. Il y a un an, une décision similaire avait été prise pour créer un Conseil du Sud, confiée à la même personne mais avec un titre différent. La formulation de ces décisions en dit long sur l’orientation de la conscience citoyenne et politique dans une partie du Yémen, voire dans tout le pays.

Face aux défis de la vie quotidienne qui frappent durement l’ensemble des Yéménites en raison de l’effondrement de l’État depuis le coup d’État houthiste-salehiste, de l’échec des politiques gouvernementales multiples ou de la politique délibérée des Houthis visant à appauvrir la population, cette décision peut sembler marginale. Elle s’inscrit cependant dans une série de mesures qui concernent les élites politiques et leurs luttes, mais relève en réalité de transformations profondes qui traversent la société yéménite dans le contexte de cette guerre.

Dans l’ensemble, cette évolution ramène le Yémen et les Yéménites vers le passé, que ce soit d’un point de vue technique (indicateurs de développement et situation humanitaire) ou sur le plan politique et idéologique. Tous les projets politiques à caractère milicien œuvrent à renforcer une vision archaïque du pouvoir, des relations hiérarchiques entre individus ou entre l’individu et l’autorité.

Le Conseil de transition du Sud n’échappe pas à cette logique. Incapable de proposer un projet d’avenir qui lui conférerait une légitimité, il puise dans les modèles sociaux et politiques du passé pour asseoir son autorité. Comme d’autres projets opposés à un Yémen unifié et démocratique basé sur la citoyenneté, la question des fondements de la légitimité politique demeure floue, reposant principalement sur la force militaire ou les relations extérieures. Or, ces deux facteurs ne suffisent pas à établir une légitimité à moyen et long terme.

Une base populaire plus large doit être mobilisée, mais celle-ci est avant tout préoccupée par des revendications concrètes et immédiates : réactivation des services publics, garantie de la sécurité, mise en place de l’État de droit, transparence et responsabilité. Or, comme aucun des acteurs politiques n’est en mesure de répondre à ces attentes, ils cherchent à compenser leurs carences en formant des alliances avec des forces influentes.

Dans cette optique, faire régresser le Yémen dans le passé apparaît comme la solution la plus simple, mais aussi comme un recul collectif. Si l’on examine l’histoire de la lutte politique et sociale dans le sud du pays, notamment depuis les années 1950, on constate que le projet politique y a toujours visé le progrès social, la reconnaissance des individus et l’établissement de relations citoyennes basées sur l’égalité et la libération des formes de domination autoritaires et égoïstes.

Sur le fond comme sur la forme, et à la lumière de son comportement politico-social, le Conseil de transition apparaît comme l’antithèse de l’État du Sud qu’il prétend vouloir restaurer. À l’aube de l’indépendance, l’État du Sud reposait sur une relation directe entre l’individu et le pouvoir, impliquant les masses idéologiquement motivées dans la prise de décision et l’élaboration du contrat social.

En revanche, la création d’un Sénat par décret présidentiel révèle une conception hiérarchique du pouvoir dans la vision du Conseil de transition, où l’autorité est davantage fondée sur un système de chefferie que sur la citoyenneté. Cette structure pyramidale crée des intermédiaires entre la direction et la base populaire, laquelle risque progressivement d’être totalement exclue du processus décisionnel. Un tel modèle rompt non seulement avec la réalité politique et historique du Sud, mais aussi avec celle de l’ensemble du Yémen.

Ce modèle s’inspire largement des monarchies pétrolières voisines, où le pouvoir repose sur une organisation hiérarchique traditionnelle. Cependant, ces États disposent de conditions historiques et économiques spécifiques qui ont permis l’implantation de ce modèle. Certains, comme le Koweït, ont tenté d’établir une gouvernance plus participative à travers des élections, bien que ces expériences aient connu des avancées et des reculs successifs.

Ce que l’on oublie souvent, c’est que cette structure hiérarchique que l’on tente d’imposer au Yémen ne repose pas sur des considérations économiques majeures, comme ce fut le cas dans les pays producteurs de pétrole. De plus, elle risque de se heurter à l’héritage politique forgé depuis l’indépendance et de provoquer de véritables conflits qui compromettront la stabilité.

Un autre point frappant dans le parcours du Conseil de transition est son instabilité structurelle. Certes, toute organisation politique a besoin d’évolution pour s’adapter aux changements et aux défis. Toutefois, une stabilité relative des structures internes est nécessaire pour garantir une prise de décision rationnelle et assurer un lien entre la direction et la base. Cette stabilité ne peut être atteinte sans une philosophie politique claire à partir de laquelle les ajustements structurels se feraient de manière cohérente.

Depuis sa création, le Conseil de transition a multiplié les structures au point de devenir une entité politique dotée de deux chambres législatives. Aujourd’hui, il ajoute un Sénat après avoir instauré un Conseil général, sans aucune élection à aucun stade et sans réel débat impliquant la société civile et les cercles de réflexion.

L’objectif ici n’est pas de critiquer un acteur politique en particulier, mais plutôt d’illustrer la crise globale que traverse la vie politique et partisane au Yémen. La plupart des formations politiques cherchent à rassembler un maximum de soutiens sans disposer d’une vision ou d’une philosophie claire. Elles peinent donc à fixer des objectifs concrets et mesurables, tout en s’appuyant soit sur la force des armes, soit sur une idéologie totalisante.

Ainsi, nous nous retrouvons face à une multitude de structures politiques dépourvues de projet de société et incapables d’inspirer la population, ce qui ne fait qu’exacerber l’instabilité du pays.

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