Les Yéménites peuvent-ils être optimistes quant à l'accord irano-saoudien ?

Les Yéménites peuvent-ils être optimistes quant à l'accord irano-saoudien ?

Mustafa Naji 

Depuis la révélation qu'un accord saoudo-iranien avait été conclu sous l'égide de la Chine, les Yéménites n'ont cessé de s'interroger sur les conséquences de cet accord sur la situation au Yémen.

 

On est partagé entre un optimisme prudent et un pessimisme mécontent. Tout cela est le résultat de longues années de guerre, de la glissade des événements de mal en pis, de l'aggravation de la situation humanitaire et de la perte d'espoir que la sagesse des acteurs locaux en guerre émerge un jour.

 

Il y a lieu de ne pas se réjouir d'un accord soudain signé par deux hauts responsables de la sécurité, et dont les termes sont encore vagues et ignorés.

 

Si deux les parties sont d'accord, entre lesquelles il existe une longue relation conflictuelle, les premiers résultats de leur accord doivent se refléter dans leurs propres pays avant tout autre tiers, puis après avoir fait confiance aux résultats de leur accord dans leurs pays, l'accord touchera les autres. Il faudra donc pas moins de deux à trois ans pour y arriver.

En effet, cet accord ne peut être lu qu'en le replaçant dans le contexte de l’ordre international actuel et de la relation concurrentielle américano-chinoise d'une part. D'autre part, l'impasse dans laquelle se trouvent à la fois le régime iranien dans ses visées expansionnistes et le régime saoudien dans ses manœuvres défensives.

 

A souligner que La politique étrangère de l'Iran s'est traduite par une série de crises économiques et sociales qui affligent presque tout le système. En conséquence, sa légitimité a été érodée et il est devenu clair qu'il n'a rien gagné de sa politique expansionniste autre que d'allumer des feux sectaires dans la région et d'intensifier au maximum la haine confessionnelle.

 Rappelons que les soulèvements irakiens successifs en Irak réclamant des réformes étaient, contrairement à ce qui était attendu, essentiellement chiites et rappelaient le comportement de l'Iran. Le régime de l’Iran et ses alliés sont en train de perdre leurs assises sectaires.

 

De même, les efforts de défense de l'Arabie saoudite n'ont pas réussi à protéger son joyau pétrolier (les installations d'Abqaiq) d'un bombardement précis, qui était une attaque hostile et une humiliation directe inattendue. L'Arabie saoudite s'est retrouvée seule et déçue de la protection américaine promise.

 

De plus, les complexités du dossier yéménite étaient trop vastes et profondes pour être résolues par une intervention militaire aventuriste. Cette intervention militaire, aux deux têtes dissonantes au final, conduit le Yémen à davantage de fragmentation et d'appauvrissement, alors que les forces Houthis se renforcent militairement et que leur menace s'accroît. Celle-ci ne se limite pas aux forces locales qui s'opposent aux Houthis. Notamment lorsque ces derniers n'ont pas été en mesure de se rassembler et de se doter de capacités militaires conséquentes ou de construire un modèle administratif d'État de droit dans leurs zones de contrôle. Il s'agit plutôt d'une menace durable pour le Yémen et qui le dépasse et atteint la navigation maritime internationale, la sécurité environnementale dans le mer Rouge, et des installations commerciales et industrielles dans les monarchies pétrolières du Golfe.

Sans oublier que la guerre russe en Ukraine a imposé une nouvelle équation sécuritaire au niveau international. Il est donc devenu nécessaire de réduire l'intensité du conflit au Yémen. Cependant, les Etats-Unis d'Amérique ne peuvent plus cacher leur incapacité à protéger leurs alliés de la Péninsule arabique ou à freiner le programme nucléaire iranien.

Cela est dit, L'Arabie saoudite doit chercher ses propres issues qui lui permettent de poursuivre le processus de développement et d'atteindre les objectifs de sa vision économique. C'est une évidence qui ne peut éluder la question de la possibilité d’établir une stratégie économique sans auxiliaire stratégique de sécurité régionale.

De plus, une pression excessive sur l'Arabie saoudite pour qu'elle se retire du bourbier du Yémen et l'accable délibérément du fardeau de la situation humanitaire pousse l'Arabie saoudite à quitter le Yémen et à abandonner sa responsabilité sociale et économique envers les Yéménites et leur État.

Le Yémen sera semblable au Liban, dont les pays du Golfe se sont retirés et ont retiré leur aide et leurs investissements. Le pays a donc sombré dans une crise financière qui a affligé toute la société libanaise sans secours de nulle part.

Faut-il applaudir la sortie de l'Arabie Saoudite, laissant ainsi trentaine de millions de citoyens yéménites diriger leur destin sans les infrastructures et les possibilités de paix sociale, et affronter le fléau du sectarisme Houthi et son régime théocratique ?

De plus, se focaliser sur la dimension régionale au Yémen n’est-elle pas une mauvaise lecture du cours des événements et de la nature du conflit. La dimension régionale, malgré sa gravité, n'est bien sûr pas à sens unique, mais plutôt le résultat d'une logique de rivalité sans pitié entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Ce dernier n'a pas été suffisamment condamné pour son intervention au Yémen. Rappelons-nous que les médias et les milieux intellectuels d'Europe et des Etats-Unis de l’Amérique nient ou essaient toujours de nier l'ingérence de l'Iran au Yémen et ignorent les cargaisons d'armes et de pétrole qui ont parvenu clandestinement aux Houthis depuis l'Iran.

 

En fin de compte, la dimension régionale est l'une des couches profondes des conflits sociaux, économiques, politiques et intellectuels qui sévissent dans le Yémen ayant des racines historiques indéniables. Il existe de véritables facteurs de conflit originaires de la société yéménite, et il était nécessaire d'attirer l'attention sur eux et de développer des solutions pour eux au lieu de trop miser sur l’intervention saoudienne comme source de maux yéménites.

 

L'Arabie saoudite et l'Iran pourraient se retirer du Yémen, mais qui convaincra Al-Houthi d'arrêter d'imposer sa vision théologienne et son droit divin de régner sur les Yéménites.

Qui persuadera tous les partis armés de recourir aux urnes ? les questions de libertés publiques sont-elles toujours l'affaire de tous ? Ou y a-t-il une conviction formée dans les esprits que le peuple yéménite doit subir le fléau de la guerre, de la fragmentation, de la pauvreté et de l'arriération ?


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